Actions

FER : Formation Et Recherche

Publié le

Un dispositif fondé sur l’empowerment des personnes concernées et des professionnels de santé

Emmanuelle Jouet est chercheuse en sciences de l’éducation et de la formation au sein du Laboratoire de recherche en sciences humaines et santé mentale du GHU-Paris. Elle collabore depuis plusieurs années au dispositif « Formation Et Recherche – FER » – en santé mentale dont l’objectif est de favoriser l’empowerment des professionnels et des personnes concernées. Il s’agit de la mise en place de projets de recherche en formation et de programmes de formation à des approches innovantes en santé mentale (rétablissement, psychiatrie citoyenne et promotion de la santé mentale.)

A l’origine, les savoirs expérientiels des personnes concernées par les troubles psychiques

A son arrivée, Emmanuelle Jouet a piloté, aux côtés de Tim Greacen, directeur du laboratoire de recherche, le volet français du programme européen de recherche EMILIA, fondé sur l’empowerment, l’accès à la formation tout au long de la vie et à l’emploi des personnes vivant avec des troubles psychiques. Ce programme a été conduit de 2005 à 2010[1].

EMILIA entendait s’attaquer aux phénomènes largement observés d’exclusion sociale subis par les personnes vivant avec un trouble psychique. Les usagers recrutés ont été non seulement bénéficiaires de formations ciblées (en lien avec des opérateurs partenaires de l’insertion professionnelle de proximité) mais également considérés comme co-chercheurs, car ils se sont impliqués dans la co-création et l’évaluation des outils, selon le principe de la recherche-action participative.

Un parcours de formation produit avec des usagers partenaires par les différents parties-prenantes européennes[2] était proposé autour de 11 modules portant sur les sujets suivants : rétablissement, empowerment, inclusion sociale, représentations des personnes atteintes de troubles psychiatriques à l’intérieur des systèmes de soins, capacités professionnelles, addictions et troubles psychiques, compétences psycho-sociales, etc… Ces programmes, traduits en français, étaient par la suite testés auprès d’une population d’usagers du 10e et du 19ème arrondissements de Paris pendant 3 ans, avec l’aide des professionnels des secteurs psychiatriques en question.

Cette approche participative et intégrative convoque différentes références scientifiques relevant de l’empowerment[3], et du recovery ou « rétablissement »[4] qui inspirent des modèles pédagogiques axés sur la capacité individuelle à fortifier ses propres compétences et sa responsabilité. Elle s’appuie également sur le renforcement du positionnement de l’usager des services psychiatriques en tant qu’expert de son parcours de rétablissement, lui-même vu comme une source de savoirs expérientiels[5]. Autrement dit, le parcours de la maladie est considéré comme un savoir expérientiel : « Les patients, malades, usagers ont un vécu, une expérience, des savoir-faire et des savoir-être qui peuvent être intéressants pour eux-mêmes, autrui, et pour le corps professionnel ou plus généralement la société », résume Emmanuelle Jouet. Une appréhension globale du parcours de rétablissement des personnes qui nourrit à l’époque également d’autres initiatives expérimentales qui ont depuis fait leurs preuves telles « Un chez-soi d’abord », dont les équipes de Maison Blanche ont été promotrices (Lire l’article).

Fort de cette expérience, le laboratoire a alors déployé un programme dédié combinant formation et recherche-action impliquant professionnels de santé et usagers : FER  

FER : Formation Et Recherche

Les programmes développés par FER sont donc une suite logique d’Emilia. « Nous n’arrivons pas avec une vérité », explique Emmanuelle Jouet, « L’une des spécificités de notre travail est de se demander comment on travaille ensemble, professionnels et usagers. » Ou comment réunir les approches cliniques et empiriques afin d’améliorer le rétablissement, dans une logique de « croisement des savoirs »[6]. C’est une fertilisation entre savoirs scientifiques, savoirs professionnels et savoirs expérientiels des personnes en rétablissement qui est attendue. Ainsi, un des atouts de l’intervention de FER est de toujours intervenir en binôme de formateurs, l’un d’entre eux bénéficiant alors d’une expertise du vécu en santé mentale, en addiction ou dans d’autres parcours de rétablissement.

En corollaire, les principes de formation se veulent émancipateurs car fondés sur des méthodes d’éducation interactive, expérientielle et didactique, visant l’acquisition de compétences et de savoirs nouveaux, le changement de méthodes, la motivation à participer et la mise en œuvre d’un projet nouveau de service ou d’accompagnement.


Le développement du programme FER est sous-tendu par trois axes principaux :

  • Un collectif de personnes concernées qui s’auto-forment entre pairs et qui expérimentent les fonctions de formateurs ;
  • des formations à l’adresse d’équipes pluri-professionnelles d’accompagnement dans les champs du sanitaire, médico-social et social ;
  • un axe de recherche action participative où l’objet de la recherche est d’évaluer les effets des compétences acquises pendant une formation lors du retour sur le terrain et dans les mois suivant la formation[7].
Rétablissement & citoyenneté
  • Au commencement du processus de formation, les futurs usagers formateurs mettent en récit le vécu de leur rétablissement au sein du collectif. Au travers de l’expérience langagière et la mise en mots du vécu se développent des processus de compréhension de soi, de compréhension des autres et de production de nouvelles connaissances. Ils produisent un récit sur leurs expériences de maladie et de rétablissement, ils expérimentent les façons de les transmettre, ils se lancent dans leur récit dans un environnement familier et propice, celui de leurs pairs. Ils peuvent devenir animateur/trices des sessions de formation au récit de soi s‘ils le souhaitent.
  • Ces formateurs experts de leur vécu participent d’une part à la construction des programmes de formation et d’autre part à l’animation des sessions de formation. De plus, en restant cohérent avec le principe participatif, il est demandé aux professionnels de proposer à des personnes du public qu’ils accompagnent, de venir se former avec eux.

Un dialogue se met en place durant la formation entre formateurs pairs et professionnels pour que chacun puisse ainsi réfléchir à sa propre histoire. Cela permet d’abattre la barrière entre le « eux » « les usagers » et le « nous » « les soignants » : « Il est important de former les professionnels de santé à rencontrer la parole d’un patient comme celle de quelqu’un qui a quelque chose à dire à propos de leurs pratiques, de leurs activités cliniques » souligne Emmanuelle Jouet. Les professionnels peuvent ainsi dialoguer autour de leurs pratiques et s’ouvrir à la dimension expérientielle et sociale du vécu des personnes concernées.

  • Dans le dispositif FER, les formateurs ne sont pas là pour délivrer une formation et des dispositifs clés en main mais pour faciliter l’élaboration de nouveaux outils sur les approches innovantes en santé mentale et leur intégration dans leurs pratiques quotidiennes.

Dans ce sens, l’approche de la formation-action-recherche (FAR) est adoptée pour l’évaluation de ces actions. La notion de recherche–action, décrite par son concepteur comme ‘une spirale d’étapes, chacune composée d’un cercle de planification, d’action et d’évaluation empirique du résultat de l’action’ (Lewin, 1946), s’est introduite dès l’après-guerre dans les sciences sociales. Comme la recherche-action traditionnelle partait d’un objectif avec un groupe d’acteurs appuyé par une compétence de recherche, on lui a rapidement reproché de négliger l’étape de la participation des usagers au montage du projet de recherche et à l’élaboration des questions de recherche à poser. C’est en réponse à cette limite  qu’est apparue la notion de recherche-action dite participative (RAP)[8].

Ainsi, la mise en place d’un retour d’expérience à trois mois est favorisée afin d’évaluer avec les stagiaires de la formation ce qu’ils ont pu mettre en place, ce dont ils se souviennent, ce qui a marché, ce qui n’a pas marché… A partir de leurs retours terrain ainsi que de leurs avis sur le programme et le dispositif de formation est produite une nouvelle version du programme, qui sera elle-même évaluée et rectifiée si besoin, etc…

Des pratiques qui s’externalisent

Aujourd’hui, l’équipe et le collectif d’usagers formateurs ont mise en œuvre plus de 70 formations dont plus de 50 sur les approches basées sur le rétablissement. Le programme FER continue à se développer avec toujours plus de formations de formateurs (ex-usagers) qui interviennent en binôme régulièrement.

L’équipe du laboratoire de recherche reçoit beaucoup de sollicitations de structures et d’associations sanitaire, médico-sociales et sociales. Un travail est également en cours sur l’adaptation de ces pratiques issues de la psychiatrie dans d’autres domaines tels l’accompagnement et l’intervention sociale, élargissant aujourd’hui le champ d’application de ces méthodes élaborées depuis une décennie comme une forme de partenariat entre les patients et les professionnels (Jouet et al. 2010 ; 2017).


 Références

1. Une deuxième édition du livre est sortie en 2019 : https://www.editions-eres.com/ouvrage/4495/pour-des-usagers-de-la-psychiatrie-acteurs-de-leur-propre-vie-ne
2.  https://www.entermentalhealth.net/emilia
3.  Ryan, P., Baumann, A. E., Griffiths, C (2019). L’empowerment in Greacen, T., Jouet, E. (dir), Pour des usagers de la psychiatrie acteurs de leur propre vie. Rétablissement, empowerment, inclusion sociale (p.257 – 270). Toulouse : Eres.
4.  Deegan, 1987 ; Pachoud, 2012
5 E. Jouet, E. (2008). « Le savoir expérientiel dans le champ de la santé : les résultats du projet Emilia». Recherches en communication, 35-52.
6.  ATD Quart-monde : https://www.atd-quartmonde.fr/croiser-les-savoirs-le-vlog/
7.  Responsive Evaluation Method, Stakes 1980
8.  Greacen, T. et Jouet, E. (2008). « Psychologie communautaire et recherche : l’exemple du projet Emilia ». Pratiques psychologiques, 15(1), 77-88.

 

Publications d’articles sur le Programme de recherche européen EMILIA

 

Articles

Jouet, E. & Greacen, T. (2018). « Retours en Emilia : de la recherche-action à la création de communautés vivantes et apprenantes », Revue de la vie sociale, 20, 165-178

Jouet, E. (2014). « Prendre pouvoir sur sa vie en santé mentale : illustrations actuelles ». Le Sujet dans la cité, 5, 63-75

Jouet, E. (2013). « Faire de sa maladie un apprentissage. L’exemple du projet Emilia ». Education permanente, 195, 73-84.

Jouet, E. (2013). « Le projet Emilia : inclusion sociale par la formation des personnes vivant avec un trouble psychique » . Savoirs, 31, 69-80.

Greacen, T. et Jouet, E. (2013). « Rétablissement et inclusion sociale des personnes vivant avec un trouble psychique : le projet EMILIA ». L'Information Psychiatrique, 89(5), 359-64.

Jouet, E., Favriel, S., Greacen, T. (2011). « Emilia : un programme d'empowerment en santé mentale ». La santé en action, 413, 26-28.

Greacen, T. et Jouet, E. (2011). « Le programme Emilia ». Pluriels, 85.

Jouet, E. (2008). « Le savoir expérientiel dans le champ de la santé : les résultats du projet Emilia ». Recherches en communication, 35-52

Greacen, T. et Jouet, E. (2008). « Psychologie communautaire et recherche : l’exemple du projet Emilia ». Pratiques psychologiques, 15(1), 77-88.

Greacen, T. et Jouet, E. (2007). « Le projet Emilia : l’accès à la formation tout au long de la vie et la lutte contre l’exclusion ». L’Information psychiatrique, 84(10), 923-929.

Livres

Greacen, T. et Jouet. E (eds). (2019). Pour des usagers de la psychiatrie acteurs de leur propre vieRétablissement, inclusion sociale, empowerment. Toulouse : Editions Erès - 1ère édition 2012

 

Publications sur la formation

Jouet, E., et al. (2019). « Produire des savoirs, construire de nouvelles identités et … partager le pouvoir : quand les personnes accompagnées forment les professionnels », Vie sociale, 25-26, 208-224

Greacen, T., Jouet, E., Dodero, M., Fabre, A., Salem, E. (2013). « Promotion de la santé mentale : des recommandations pour la formation des professionnels ». La santé en action, 424, 25-27.

Jouet, E. (2011). « Education thérapeutique, approches en psychiatrie ». Soins en psychiatrie, 32(273), 12-15.

 

Publications sur la participation des personnes concernées dans les formations et la construction des savoirs d’expérience

Jouet, E. (sous presse). Récits de soi des personnes en rétablissement : entre information clinique, expérience et co-construction de savoirs, Education permanente

Las Vergnas, O., Jouet, E., Renet, S. (2017). Entre reconnaissance des savoirs expérientiels des malades et coopérations réflexives collectives : un point d’étape bibliométrique. Politiques de communication, Le patient en observation, N°9, pp.117-161, Presses universitaires de Grenoble

Jouet, E. (2016). « L’hôpital de demain face à la « maladie apprenante ». Soins Cadres, 97, 32- 34

Jouet, E., Moineville, M., Favriel, S., Leriche, P. Greacen, T. (2014). « Impact significatif auprès des conseillers à l’emploi d’une action de sensibilisation à la santé mentale et de déstigmatisation incluant des usagers-formateurs ». L’Encéphale, 40(2)136-140.

Jouet, E., Greacen, T. (2013). « Mobilisation des savoirs issus de l’expérience avec la maladie dans les formations en santé mentale ». Rhizome, 49/50, 24-25

Jouet, E., Flora, L., Las Vergnas, O. (2010). “Construction et reconnaissance des savoirs expérientiels ». Pratiques de formations – Analyses, 58-59, 13-94

Jouet, E. et Greacen, T. (2011). « Savoir autodidacte et expertise des malades en psychiatrie ». Rhizome, 40.