Rencontre

Immersion en psychiatrie avec Aurélien Troisoeufs, anthropologue de la santé

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Aurélien Troisoeufs est anthropologue de la santé au sein du Laboratoire de recherche en Santé Mentale et Sciences Humaines et Sociales (Labo SM-SHS), créé par Tim Greacen au sein de l’établissement Maison Blanche en 2000. Par l’évaluation, la formation des professionnels, la conduite d’études qualitatives, quantitatives et la réalisation de recherches-actions, le Labo SM-SHS participe à plusieurs programmes nationaux et européens dans les domaines de la santé mentale et de la psychiatrie.

Aurélien Troisoeufs a commencé ses études à l’Université Paris 8 en parallèle d’un « travail étudiant » dans des unités psychiatriques en tant qu’Agent de Service Hospitalier : « Ce double apprentissage, à partir de mes 18 ans, a eu un effet important sur ma façon d’appréhender la psychiatrie et ses acteurs ; mais cela a été tout autant déterminant sur ma façon de concevoir et de faire de l’anthropologie. »
« L’anthropologie, une des disciplines clefs des sciences humaines et sociales, étudie un groupe, un collectif donné de personnes, dans ses différentes dimensions sociales et culturelles. » nous explique Aurélien Troisoeufs.  « Méthode qualitative par excellence, l’anthropologie repose, pour l’essentiel, sur l’observation et les entretiens. Une posture spécifique est l’observation participante, consistant à prendre part aux activités du terrain étudié tout en conservant un rôle de chercheur […].

L’intérêt sociologique et anthropologique pour le domaine de la santé se développe depuis les années 1960 dans différents champs médicaux et médico-sociaux, dont celui de la psychiatrie. L’objectif est d’étudier les représentations, les pratiques et les significations sociales et culturelles qui imprègnent les situations de maladie, de soin ou encore de rétablissement. Des outils méthodologiques nous permettent d’analyser ces différentes situations en essayant au mieux de conserver une certaine neutralité. Cette posture permet d’apporter un regard décalé aux acteurs de terrain et par la même occasion de les aider à décrypter différemment les situations vécues ».

C’est en 2005 qu’Aurélien Troisoeufs commence le travail de terrain, qui constituera sa thèse de doctorat, en s’immergeant pendant 5 ans au sein de Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM). Il communique une partie de ce travail dans l’article : « Jouer aux normaux entre malades » : Expériences des troubles psychiques et normalités négociées dans les groupes d’entraide mutuelle, qui vient de paraitre dans la revue internationale Anthropologie et Santé.

L’immersion dans les groupes d’entraide mutuelle

De nombreuses études ont déjà montré que les personnes faisant l’expérience de troubles psychiques étaient l’une des populations qui subissait le plus la marginalisation, la stigmatisation et l’isolement social. La loi du 11 février 2005 inscrit la volonté politique d’y remédier en favorisant la participation sociale sous différentes formes, dont celles des Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM) : un lieu non médical de rencontres entre pairs, favorisant l’entraide et la socialisation des personnes : « l’idée était de créer un dispositif d’aide et d’entraide pour faciliter la participation, et favoriser l’inclusion sociale. » Les GEM ont bousculé le paysage de la psychiatrie en France en recentrant le handicap non plus sur l’incapacité mais sur les capacités de faire et d’agir des personnes. Une façon d’exprimer cette nouvelle lecture a été de faire du GEM un lieu où les personnes ont l’opportunité de se penser autrement que comme malade ou usager de la psychiatrie.

« Au moment de la création de certains GEM, j’ai pu entendre des animateurs dire : ‘’ ici, on met la maladie entre parenthèses’’.  Je ne comprenais pas ce à quoi renvoyait concrètement cette expression « mettre entre parenthèses ». Et c’est cette incompréhension qui a constitué un fil conducteur de la recherche ». Pendant 5 ans, Aurélien Troisoeufs se laisse guider par les acteurs de terrain, vit au rythme des associations, participe aux activités, part en vacances ou encore accompagne les membres du GEM dans leur soirée, etc.

Le formel, une opportunité de créativité : l’informel

Tout au long de sa recherche, Aurélien Troisoeufs constate qu’à travers les interactions entre les professionnels et les participants, le projet initial des GEM tend à être discuté : « Au sein des GEM, il est apparu progressivement des formes de négociations qui ont bousculé les façons de penser la place de chacun dans le GEM, comme plus généralement dans le champ de la psychiatrie. […] Le point central de ce travail a été de montrer comment les personnes, à qui est proposée de l’aide par ce dispositif, se l’approprient pour répondre à leurs propres besoins. Cela ne signifie pas qu’ils vont à l’encontre de ce que proposent les animateurs ou bien même que la proposition initiale n’est pas utile ; mais que malgré le cadre, parfois formel, des dispositifs, les usagers se fraient leur propre chemin, à leur façon ».

« Ma conviction est que même dans les situations les plus restreintes, il y a toujours une dimension créative, une marge de manœuvre possible. Nous venons de le constater lors du confinement dû au Covid-19. Nous avons dû repenser notre quotidien et créer de nouvelles façons de vivre et d’interagir. »
Les GEM font figure d’exemple pour illustrer les processus d’appropriation et de transformation des pratiques et des représentations, qu’entreprennent les personnes concernées par des troubles psychiques, entre pairs et avec les professionnels, dans les dispositifs d’aide ou d’accompagnement.

Qui est normal ?

Parmi les résultats produits dans cette étude, il a été relevé une différence dans la façon de penser la participation au GEM et la conception de la normalité ou de la vie ordinaire.
Décrit habituellement comme un lieu de passage vers un cadre plus normé, le GEM apparait également comme un espace de co-construction de la vie dite « normale » :

« Les animateurs font généralement en sorte de soutenir les participants en les aidant à se détacher d’une identité de malade ou d’usager de la psychiatrie. Mettre entre parenthèses le sujet de la maladie, à travers des activités socioculturelles, des sorties, des fêtes, de nouvelles compétences, aiderait à se penser autrement que malade.

Simultanément, dans les mêmes lieux, les interactions entre adhérents favorisent un processus d’appartenance dans lequel, cette fois, le sujet de la maladie et des soins est ouvertement abordé. Les adhérents considèrent que le partage d’expérience peut aider à son tour à rompre avec le sentiment de n’être qu’un malade. Les personnes concernées font remarquer que le fait de vivre une expérience de maladie plus ou moins commune peut finir par neutraliser l’identité même de « malade », conduisant les personnes à se présenter sous bien d’autres facettes comme celles du travail, de la famille, des hobbies.  

Coexistent alors deux manières de concevoir la normalité et de pratiquer le GEM, l’une par l’absence de la maladie, l’autre par sa mise en avant.  L’idée ne serait pas d’en reconnaitre une plus que l’autre mais d’être attentif à leur inter-influence et aux capacités des usagers de la psychiatrie de se saisir des outils et des savoirs mis à disposition. »

Une normalité définie dans son contexte

Cette recherche a également permis de relever l’importance qu’accordaient les personnes faisant l’expérience de troubles psychiques aux fluctuations entre normalité et non normalité. Si cette fluctuation peut être analysée sous l’angle psychopathologique, elle peut être complétée par une lecture anthropologique. Les multiples situations d’interaction qui ponctuent une journée quotidienne, influencent la façon de se positionner et de s’identifier vis-à-vis d’autrui. « Etre normal », « bizarre » ou « fou » sont des catégories de pensée relatives au contexte d’énonciation (GEM, CMP, café de quartier, hôpital, la famille, voisinage etc.)

Afin d’appuyer cette idée, Aurélien Troisoeufs nous propose une anecdote personnelle, l’occasion d’illustrer la perméabilité relationnelle de la ligne séparant normalité et non normalité au cours des interactions : « Dans le cadre de l’écriture de ma thèse, je suis allé à un groupe de parole de personnes se réunissant autour du diagnostic TOC et d’expériences associées. A mon arrivée, je demande la permission d’assister, en tant qu’étudiant-chercheur, au groupe de parole. L’animateur me fait alors monter sur l’estrade et demande à chaque participant en face de moi de voter pour ou contre ma présence, en ajoutant : « Et sachez bien que M. Troisoeufs n’a pas de TOC ». A ce moment-là, cette précision sur mon état psychique m’a donné l’impression d’être à l’écart du groupe. Ils ne se connaissaient pas encore mais ma présence et la possibilité de voter ma sortie du groupe participaient déjà à l’élaboration d’une identité commune. Dans ce contexte, c’était moi qui était différent ».

Les interactions entre pairs invitent ainsi à penser l’ordinaire/le normal comment étant moins un état consistant à ne pas être malade ou en situation de handicap qu’un état fluctuant entre ces catégories en fonction des situations.

Des GEM à l’ETP : rôle et place des usagers et de leur collectif

Aurélien Troisoeufs est depuis 4 ans en immersion dans le domaine de l’Education Thérapeutique du Patient (ETP), en neurologie et en psychiatrie (étude INTERPARK) : « Ce qui m’intéresse dans l’ETP, ce n’est pas seulement l’objectif premier qui est « de rendre le patient plus autonome en facilitant son adhésion aux traitements prescrits et en améliorant sa qualité de vie » (Loi HSPT, 2009) ; c’est aussi de se demander comment les usagers utilisent l’ETP, comment ils se l’approprient et comment ils conçoivent le rôle des professionnels de la santé. Mon rôle en tant qu’anthropologue n’est pas de savoir si l’ETP est « efficace » ou non, mais plutôt d’observer comment professionnels, patients intervenants, et bénéficiaires interagissent et produisent ensemble et/ou séparément de nouvelles formes d’aide, et comment elles travaillent mutuellement à repenser les rôles et les identités de chacun. L’anthropologie peut aider à éclairer ces situations nouvelles ».
Dans le monde de la santé, comme la psychiatrie, Il est aujourd’hui partagé et valorisé que les sciences humaines et sociales peuvent contribuer à répondre aux questions et aux besoins respectifs des professionnels et des usagers. L’un des enjeux du Labo SM-SHS est de continuer à diffuser cette dynamique au sein du GHU Paris.