Rencontre

«Mon ado change de genre» : regards croisés de l’aidant et du psychiatre

Publié le

« "Au fond de moi, je ne suis pas une fille. ‘’ En une phrase, notre ado de 15 ans a littéralement bouleversé la vie de la famille et déconstruit tous les codes.» Ce sont les mots d’Elisa Bligny, la maman d’Amé. Aujourd’hui, elle prend la plume et raconte la transition de son enfant et son accompagnement en tant que mère. Dans Mon ado change de genre, l’auteure met ainsi en lumière le rôle des parents, et plus largement celui des aidants.

Le Dr Thierry Gallarda, psychiatre au sein du GHU Paris/site Sainte-Anne, a suivi ce jeune patient lors des consultations d’évaluation diagnostique et thérapeutique des dysphories de genre et est cité dans l’ouvrage en question. Egalement chef de service du service de psychiatrie adultes – gérontopsychiatrie du 16ème arrondissement de Paris, il revient pour nous sur la prise en charge des adolescents et des jeunes adultes et le rôle majeur de l’entourage dans l’accompagnement du processus de transition.

De l’adolescence à l’âge adulte : une prise en charge spécifique

«L’identité, dans son acception la plus générale, est un sujet majeur pendant l’adolescence, un âge propice à tous questionnements relatifs à la transition, en premier lieu celui du passage de l’enfant à l’adulte. Naturellement, les questions d’identités sexuelles et celles liées aux métamorphoses du corps sont incontournables», nous relate Dr Thierry Gallarda.

Psychiatre au sein de la consultation « dysphorie de genre », il constate, au moins depuis une dizaine d’années, un essor considérable d’informations à ce sujet, notamment sur internet : «Les enfants et les adolescents sont aujourd’hui immergés, parfois noyés dans la technologie, la virtualité et les réseaux sociaux, ils baignent dans ce mode de communication. Les évolutions sociétales actuelles prônent une place majeure à l’individu et à l’autodétermination. Chez les adolescents et les jeunes adultes les plus vulnérables, elles peuvent générer un flot débordant d’incertitudes autour de leurs identités, les installant parfois durablement dans des constructions mal arrimées, brouillées, anxiogènes et/ou dépressogènes.

Enormément de sujets et de témoignages gravitent de près ou de loin autour de l’identité de genre et des transidentités au sein des différentes instances médiatiques. Parmi les jeunes patients que je reçois, fragilisés par la période de l’adolescence qu’ils traversent, certains ne sont pas toujours bien informés de la réalité d’une transition médico-chirurgicale dans laquelle ils voient la possibilité d’une solution à leur mal-être, à l’inverse, d’autres témoignent d’un haut degré d’information, font preuve de capacités d’élaboration autour de leur projet, se montrent parfaitement déterminés à assumer les différentes étapes de la transition.

A un moment ou à un autre de leur parcours, ces jeunes ados ou adultes sont généralement accompagnés de leurs parents, parfois de leur fratrie voire de leurs grands-parents. De fait, s’engager dans une transition médico-chirurgicale a un retentissement important sur l’ensemble de la dynamique familiale : « Comment va-t-on faire ? », « Fait-il ou fait-elle le bon choix ? » « Ne met-il ou ne met-elle pas sa santé en danger à court, à moyen ou à long terme ?" se demandent la plupart des parents. Ebranlés, souvent compréhensifs ou dans une démarche de compréhension, plus rarement rejetant, l’entourage est souvent soulagé de poser enfin des mots sur un mal-être qui a pu être constaté chez leur enfant depuis de nombreuses années sans trouver de réponse ».

Le rôle du psychiatre et du psychologue

«La demande de transition médico-chirurgicale de genre peut constituer une ouverture sur la possibilité d’aborder dans un plus grand climat de confiance des symptômes anxieux, dépressifs, phobiques, alimentaires ou addictifs qui émaillent bien souvent les trajectoires de ces jeunes avant que le « cœur du sujet » soit identifié. Est-il utile de rappeler que chaque situation est unique selon la personnalité, l’histoire personnelle et familiale et l’environnement du patient. Le psychiatre a un rôle d’écoute attentive et bienveillante, d’analyse mais aussi d’information : « Chez les consultants les plus vulnérables, nous travaillons à améliorer leur ancrage dans la réalité, en revenant le plus précisément possible sur ce qu’impliquent les différentes étapes d’une transition, en sollicitant les compétences des autres spécialistes (chirurgiens, endocrinologues…). Cela peut se révéler (ou pas) sensiblement différent des informations colligées sur le net. Enfin, en particulier chez les adolescents et les jeunes adultes, un accompagnement psychologique structuré de type psychothérapique peut être une aide considérable à l’abord et à la traversée de la transition.»

Le rôle des aidants et le consentement des parents

C’est un sujet majeur que nous souhaiterions mettre en lumière. Nous aimerions créer une consultation spécifique afin de leur proposer un accompagnement. Leur rôle dans le processus de transition est majeur, leur implication et leur compréhension des enjeux, l’expression de leurs doutes et de leurs craintes aussi sont essentiels. Chez les consultants mineurs, leur consentement s’impose avant d’entamer toute démarche médicale, par exemple d’hormonothérapie.

Le Dr Gallarda salue le témoignage d’Elisa Bligny : « la démarche de l’auteure est très intéressante car, à ma connaisssance, au cours des dernières années, ce sont généralement les patients eux-mêmes (souvent plus âgésà) qui ont témoigné de leur transition, souvent sous la forme de récits de vie et non les parents. » C’est donc une première qui s’imposait.

https://laboiteapandore.fr/wp-content/uploads/2020/06/couv-mon-ado-change-de-genre-site-663x1024.jpg
Edition : La Boîte à Pandore
Prix : 18,90 €
Date de parution : juin 2020