Rencontre

Qu’est-ce qu’un souvenir quand il n’y en a pas ?

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Gwenola Niccolaïni est psychologue dans 2 centres médico psychologiques (CMP) du 17ème arrondissement de Paris (pôle 75G20-21). Aujourd’hui, auteure d’un ouvrage « Algérie, connais pas : 13 témoins en quête de souvenirs », elle revient pour nous sur ce voyage.


Née d’un couple mixte, d’une mère juive sépharade d’Algérie et d’un père breton, Gwenola Niccolaïni aurait dû naître là-bas mais ses parents ont déménagé en France juste avant sa naissance dans un environnement plus sécurisant. « Un jour, j’ai eu moi-même envie d’entendre parler des Juifs de la seconde génération qui ont peu ou pas connu l’Algérie. Certains sont nés là-bas et ont gardé des souvenirs précis. D’autres sont partis précocement dans leur jeune existence et semblent ne rien se rappeler. D’autres encore, sont nés en France, et n’ont par conséquent aucun souvenir. Cette idée m’est venue à l’esprit, je ne sais pas comment et elle ne m’a plus quittée ».

  • Qu'est-ce qui dans votre expérience a pu vous amener à cette démarche?

Ce livre n’est pas vraiment une démarche, c’est plutôt une interrogation. Je voulais aller à la rencontre de celles et ceux qui portaient en eux les empreintes qu’avait pu laisser l’Algérie alors qu’ils ne connaissaient pas et dont ils entendaient parler. Est-ce qu’il subsistait des traces de cet ailleurs familial pour tous quasi méconnu ? J’étais à la recherche sans même savoir si elles existaient.

Le sous-titre « en quête de souvenirs » montre bien que les souvenirs ne sont pas donnés d‘emblée, ils sont vivants. Le fait de les revisiter n’est pas forcément un travail de mémoire mais plutôt de re-création, de réinvention, il faut les remanier afin de s’interroger dessus.

La mémoire revêt alors différentes formes : par la langue (l’arabe ou le judéo-espagnol), la sensorialité (la cuisine par exemple) ou les anecdotes transmises entre générations. Ce qui ajoute de la complexité est que l’histoire entre l’Algérie et la France est douloureuse via les traumatismes liés à la colonisation et à la guerre.

  • Quels sont les phénomènes psychologiques ou sociologiques à l'œuvre dans ces portraits analysés?

Les phénomènes psychologiques s’articulent avec la sociologie. Le lien à l’Algérie dépend beaucoup du discours familial et particulièrement de la position politique de ce dernier par rapport aux événements passés. J’ai l’impression que les personnes dont les familles étaient du côté de l’OAS, s’abîment plus dans une nostalgie que ceux qui étaient plus proches du FNL, pour une Algérie indépendante. Dans ce dernier cas, la nostalgie était interdite parce qu’elle mettait la personne en conflit de loyauté entre ses propres ressentis vis-à-vis de la perte de ce pays, de la tristesse d’en avoir été exilé et de la position politique qui empêchait le regret. Pour plusieurs témoins et familles, cette tristesse s’est réveillée de nombreuses années après, une fois que les enfants ont grandi et qu’il y a eu alors plus de place pour en parler.

Pour tous les témoins rencontrés, l’Algérie est un vrai sujet.  Alors qu’ils le pensaient assez banal et sans importance particulière, des traces vives surgissent dans les entretiens au-delà de leur extrême pudeur.

  • Le travail de la mémoire et des racines sont une composante importante dans le soutien thérapeutique : pouvez-vous nous en dire davantage?

Dans le travail thérapeutique, la question de la mémoire et des racines est très importante. Il faut rappeler cependant qu’il n’est absolument pas intellectuel.
En tant que professionnel, notre travail est de laisser la place à la résurgence de ces empreintes parfois portées par une narration qui n’est pas celle du patient mais des parents, tout en lui évitant de s’enfermer dans cette version familiale de son histoire.
En tentant d’être leur allié thérapeutique, nous faisons parallèlement ensemble un pas de côté par rapport à ce qui est dit. Dans les moments de grâce, c’est une chorégraphie à deux !
Ce n’est cependant jamais une demande directe car la recherche des racines n’est pas un symptôme mais il n’y a pas une seule thérapie où cette question n’apparaît pas. On porte souvent des choses dont on ne sait pas qu’on les porte. C’est très différent d’être baigné dans des récits oraux de ses ancêtres que d’avoir à faire à un non-dit sur plusieurs générations. Cela réapparaît par la suite par un symptôme particulier, une impression de secret ou de mensonge ; on sent qu’il y a quelque chose qui n’est pas en ordre sans pourvoir mettre de mots dessus.
La recherche des racines n’est pas toujours douloureuse mais toujours étonnante. Me concernant, j’avais la sensation de ne jamais être unifiée avant l’écriture de cet ouvrage. Au terme des entretiens, je ne sais pas si ça l’est plus mais ce n’est plus pareil. Une thérapie, c’est aussi un voyage.

  • Finalement, au-delà des Juifs d’Algérie, à qui s’adresse ce livre ?

Ces témoignages parlent à toutes les personnes dont les générations précédentes ont émigré, qu’elles soient juives ou pas. Des familles déplacées il y en a toujours eu beaucoup et aussi de nos jours. On s’oriente peut-être vers une clinique qui devra inventer ses nouveaux outils pour faire face à ces exils contemporains.

 


L'Algérie, connais pas : "Treize témoins en quête de souvenirs"
Edition L'Harmattan