Rencontre

Richard Kacprzak, le maître des clés

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Richard Kacprzak quitte le GHU Paris et l’hôpital Sainte-Anne en 2019 après 38 ans de « bons et loyaux services » selon la formule consacrée, dans une ligne de service hautement symbolique en hôpital psychiatrique : il était maître serrurier de l’établissement. Il referme la porte de cette longue expérience non sans nous en livrer les clés.

C’est avec deux CAP en poche, de serrurier et de soudeur, que Richard, à 25 ans, répond à une annonce de l’hôpital dans France Soir, au lendemain de l’élection de François Mitterrand. « J’étais missionné sur différentes actions de mise en sécurité des lieux, extérieurs et pavillons ou bâtiments, soit 13 hectares : garde-corps, portes métalliques, trappes d’accès. Dans les services de soins, à l’époque, persistaient des chambres-dortoirs et il y avait beaucoup de chambres d’isolement, ce qui a radicalement changé depuis, et c’est tant mieux. » A l’époque, les fenêtres étaient chaînées de l’extérieur et s’ouvraient au moyen d’une imposante clé, un « passeron », utilisé indifféremment pour portes et fenêtres. Le constructeur lui-même l’avait baptisée la « serrure Sainte-Anne ». A la fin des années 80, on en termine avec ce procédé et chaque bâtiment se voit doter d’un trousseau dédié selon un organigramme déterminant les autorisations des personnels à disposer des jeux d’accès. Un travail titanesque quand on sait que sur le seul site du 14ème, l’hôpital compte 10 000 portes. Aujourd’hui, les nouveaux bâtiments se voient dotés de modèles sécurisés dits « clés à micro-points », de serrures électroniques et de clés-badges.

"Lorsque j’intervenais dans les espaces occupés par des patients, dont beaucoup étaient mal avec eux-mêmes, se présenter avec des outils pouvait présenter le risque qu’ils s’en saisissent et se blessent ou commettent l’irréparable. Une règle : garder toujours les instruments devant les yeux. Et surtout, je dialoguais avec eux. J’étais parfois la seule personne extérieure qui les visitait. En venant réparer un store, ils me racontaient leur vie : il était courant que cette discussion dure bien plus longtemps que l’intervention requise ! Pour certains, parler à un technicien était plus facile qu’à un médecin."


A l’hôpital, lieu de passage, des dispositions sont prises pour que les usagers mettent leurs effets personnels à l’abri. Des casiers ou coffres sont fournis, avec leur lot d’oubli des cadenas ou des codes. " J’ai bien dû ouvrir 1000 contenants dont les clés étaient restées à l’intérieur. Avec cette phrase du patient soulagé " combien vous dois-je ? " comme si j’étais intervenu à domicile !". Cet autre patient en neurochirurgie à qui il faut délicatement couper son alliance pour répondre aux exigences d’hygiène de l’opération lui en aura peut-être, lui, tenu rigueur…


Le travail du serrurier est aussi de réparer. "Je me souviens être allé rafistoler une porte dans un centre médico-psychologique pour enfants. Pour s’excuser d’avoir abîmé les lieux, 3 enfants m’ont aidé. " A rebours de clichés alarmistes, Richard "n’a jamais subi ou observé de geste de violence". La souffrance pouvait s’exprimer par des dégradations d’équipement, mais c’était globalement rare. Dans les années 2000, Richard Kacprzak bénéficie d’une formation au management, car il encadre une équipe qui coordonne en moyenne une dizaine d’interventions par jour. Un enseignant qui oublie ses cours avec sa clé dans son coffre de voiture, des clés défectueuses, des portes vétustes à transformer, des placards récalcitrants à ouvrir.. et ce souvent, dans l’intimité des chambres des usagers. "Je me suis déplacé un jour en neurologie je pour corriger une huisserie. La pièce était occupée par un acteur célèbre, qui m’a aidé : il était passionné de ferronnerie !". Il côtoie également des célébrités locales, telles que le professeur Deniker, l’inventeur des neuroleptiques : "un homme très affable et cordial ".


Cependant, ces misions ne relevaient pas uniquement du dépannage : en collaboration avec le service de menuiserie, des commandes plus atypiques lui parviennent, de la part des chercheurs de l’établissement. Pour le Docteur Baron, c’est un dispositif aimanté expérimental qu’il faut construire dans une étude sur l’acupuncture magnétique impliquant des footballeurs professionnels. Plusieurs années après, c’est un labyrinthe destiné aux rats de laboratoire sujets de recherches cognitives qu’il s’agit d’assembler. Métier de contact et d’inventivité donc, ce d’autant que Richard a été détaché pendant 3 ans dans la trentaine de structures extra-hospitalières réparties dans le Sud de Paris. Il prend ensuite la responsabilité du service en 2007. Mise en sécurité rime aussi avec chantier : "J’ai toujours connu Sainte-Anne en travaux", raconte-t-il.


"En 40 ans j’ai observé un hôpital qui a considérablement évolué vers l’ouverture, aussi bien vers l’extérieur que vers les patients. Il y a plus de respect, les gens viennent davantage d’eux-mêmes. Il faut faire tomber les murs et on y réussit."